Par Erik Barrus

Peu importe depuis combien de temps on pêche à la mouche—que ce soit depuis une semaine ou trente ans—il existe certains endroits dans le monde qui font office de véritables “Mecques” pour les passionnés. Courir après les truites brunes sur l’île du Sud en Nouvelle-Zélande, lancer de gros streamers pour des « bûches » dans les rivières de Patagonie, ou encore marcher presque sur les saumons pendant les montaisons argentées en Alaska—ce sont là des destinations dont plusieurs rêvent.

J’ai eu la chance inouïe de vivre les montaisons de cohos en Alaska dans toute leur splendeur. Mon père et mon oncle y vont depuis des années pour pêcher les saumons argentés, et j’ai pu m’y joindre une ou deux fois. L’Alaska est un endroit difficile à décrire à quelqu’un qui n’y est jamais allé. C’est un peu comme mon État natal, le Montana—si on n’a jamais vu ces paysages, il est presque impossible de mettre en mots à quel point tout y est grandiose et saisissant.

Les cohos montent chaque automne, généralement à leur apogée entre la mi-septembre et le début octobre. Il y a plusieurs rivières où le saumon abonde durant cette période, mais la rivière Italio est sans doute l’endroit à ne pas manquer. Elle se trouve sur la péninsule de l’Alaska, à peu près à mi-chemin entre Juneau et Anchorage.

La pêche là-bas donne un tout nouveau sens à l’expression « lancer du gros ». Un jour, pendant que j’essayais de lancer ma ligne dans des vents soutenus de 30 mph (près de 50 km/h), ma mouche avec de gros yeux en plomb a dérivé directement derrière ma tête et m’a frappé si fort que j’ai eu l’impression de recevoir un coup derrière la tête de mon grand-père pour avoir dit une bêtise. L’Alaska présente son propre lot de défis pour les pêcheurs à la mouche : les rivières changent constamment avec les marées, la météo est capricieuse, et surtout, on reste toujours sur le qui-vive à surveiller les grizzlys qui n’attendent qu’une occasion de nous voler nos prises.

Un jour, on pêchait un tronçon de rivière où l’eau ralentit et où les poissons font une pause avant de poursuivre leur route pour frayer. La rivière faisait à peine six mètres de large, et sur la rive opposée s’élevait une haie épaisse de buissons impénétrables. Derrière cette broussaille, j’ai entendu le pas lourd et lent d’un grizzly… mais ça ne m’a pas arrêté. Après tout, j’étais en Alaska pour pêcher le saumon à la mouche—rien n’allait m’en empêcher ! J’étais debout dans l’eau, espérant ferrer un chromer, lorsque le buisson s’est ouvert sur une prairie d’un vert éclatant. À entendre les bruits, je savais que j’allais bientôt le voir.

Puis il est apparu : d’abord son museau large, puis sa bosse d’épaule caractéristique, ses griffes soulevant la terre à chaque pas. À peine la moitié de son corps visible, il s’est tourné vers moi… et a chargé. C’était une réaction purement animale, viscérale. Il a fait quelques pas dans la rivière, s’est dressé sur ses pattes arrière et a poussé un rugissement féroce. Pendant une fraction de seconde, j’ai pensé fuir, mais mon instinct m’a dit de rester. Ce tas de muscles et de fourrure était si proche que j’aurais pu le toucher avec ma canne à mouche. J’ai brandi ma canne, j’ai fouetté l’eau de toutes mes forces, les bras en l’air dans un geste désespéré.

En Alaska, on ne peut pas vraiment tirer pour tuer un grizzly, à moins qu’il ne soit en train de vous dévorer la jambe—sinon les conséquences sont graves. Alors, on continue de faire semblant d’être au sommet de la chaîne alimentaire, face à un prédateur qui, j’en suis sûr, rigole encore aujourd’hui en pensant à mes efforts ridicules. Finalement, il est redescendu sur ses pattes, a regagné la rive, et s’est mis à faire les cent pas en grognant, le museau dégoulinant. Le reste de la journée, ma tête tournait dans tous les sens—le grizzly tentait de nous approcher à différents endroits pour s’emparer de nos poissons.

Tout ça pour dire que l’Alaska est un véritable monde sauvage, un endroit que tout pêcheur à la mouche devrait avoir sur sa liste. Oui, il se peut que vous deviez affronter un grizzly, ou pêcher sous des vents de 60 km/h avec une pluie horizontale qui vous fouette la peau… mais il n’y a rien de comparable à ferrer un coho dans ces conditions. Quand un saumon mord à votre mouche et vous entraîne dans le backing avant même que vous ayez eu le temps de réagir, tout prend son sens. Vous finirez peut-être avec des bleus dans la paume à force d’essayer de ralentir le poisson parce que votre moulinet est dépassé, et ce sont des moments que vous n’oublierez jamais.

Faites ce que vous pouvez pour vivre ces expériences de pêche qui vous marqueront. Il ne s’agit pas nécessairement de l’Alaska, de la Patagonie ou de la Nouvelle-Zélande. L’important, c’est de vivre ces moments avec ceux qu’on aime—et les souvenirs n’en seront que plus précieux.

Texte : Erik Barrus

Photographie : Eric Fisher – www.ericfisherphotography.com

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